dimanche 10 décembre 2017

683 - M.E.R.E avec Christophe Guiraud







L'ami compositeur Christophe Guiraud s'est emparé de ma lecture des trois premières balises de M.E.R.E. Ce travail est une partie d'un ensemble intitulé "Le piace i lembi della ferita e si avvicini."
C'est avec une certaine émotion que je partage cela, où s'entremêlent nos univers et nos obsessions.






On peut aussi visionner ci-dessous le montage vidéo de Christophe avec des images de peintures d'Iris Terdjiman.









dimanche 3 décembre 2017

682 - peut(-)être un journal






Travaux en cours pour M.E.R.E, balise Ą, graphiques et sonores:



Sur le quai une main de la schutzstaffel a fait signe.

une main a remué.

elle a fait signe d'aller par là.



Copier ces lignes m'apaise, cela me rend heureux. L'impression de faire ce que dois, ce pourquoi il m'a été donné d'être au monde. Faire des lignes. C'est une pulsion graphique, une graphorrhée. 
Il me faut citer Jean-Luc Parant à qui j'emprunte, modestement, une certaine idée de l'écriture. 


Et les fleurs ont été là.

des fleurs ont fléchi.

des fleurs ont fané.

*

Pendant ce temps Roxane travaille à la mise en pages de la version papier du livre pour publie.net. Ci-dessous, les calques superposées avant d'être ordonnées.



*

Ainsi, peu à peu, le livre apparaît, il émerge depuis le bas-ventre d'un réel qui pousse depuis plus de vingt ans. Il y a des bouts de moi aussi, qui meurent, qui naissent. Je laisse travailler cela. L'angoisse confirme le processus, elle valide que mon expérience est substantielle.

*

J'apprends via cette émission écoutée sur France Culture que le prénom Julien a pour origine Ilion, l'autre nom de Troie. Je suis de la branche des vaincus, de ceux qu'on trompe par la ruse, cela me plaît.


*

La nuit est en avance sur le jour.
Elle ne méconnaît pas les convulsions de la mise au monde.
La blessure est son théâtre.
C'est la défaite qui est porteuse d'avenir.
.
***










mardi 14 novembre 2017

681 - peut(-)être un journal







Mon ami Erik travaille à un livre nôtre.

*

Je gratouille mon front avec mon stylo, sans arrières pensées.

*

FAIRE SIEN ( maître mot ? )

*

Vivre dans une société où chaque individu est invité à porter son existence comme si celle-ci était le début et la fin de toutes choses implique une hygiène mentale rigoureuse faite de luttes, de convivialité, de lectures et d'amour, d'amitié, de collectif et d'art; cette santé mentale pourquoi faire? Plonger dans le réel de notre temps, s'en saisir à la mesure de nos moyens, le restituer au travers d'une forme esthétique?

*
La veuve Mc Farlane

J'étais la veuve McFarlane,
La tisserande du village.
Je vous plains, vous qui oeuvrez encore
     sur le métier de la vie,
Chantant au rythme de la navette
Et contemplant avec amour le fruit de votre travail,
A la pensée de la haine et de la vérité fatidique
     qui vous guettent.
Car l'étoffe de la vie se tisse, figurez-vous,
Selon un canevas dissimulé derrière l'ouvrage...
Un canevas invisible à vos yeux!
Alors que vous chantez et tissez avec ardeur,
Réservant les fils d'amour et d'amitié
Aux nobles dessins de pourpre et d'or,
D'autres yeux ont depuis longtemps découvert
Que vous avez réalisé un tissu blanc comme lune.
Mais vous riez encore, forte des couleurs de l'amour et
     de la beauté
Que l'espoir y projette.
Soudain le métier s'arrête! L'ouvrage est terminé!
Vous êtes seul dans la pièce. C'est un linceul
     que vous avez tissé!
Il se referme sur vous et votre haine!

Edgar Lee Masters
Spoon River
Editions Allia

*

La tristesse que devrait me procurer l'extinction de masse des espèces animales, je ne la ressens pas. Je crois qu'elle me travaille en sous-main. Je n'en ai qu'une connaissance approximative, je la devine comme on perçoit une silhouette par intermittence dans le fond d'une nuit que balaie une lumière clignotante. Cette tristesse, je crois que c'est à l'expression d'icelle qu'il s'agit de travailler. Cette impuissance émotionnelle mienne - je ne crois pas être le seul infirme dans ce cas - c'est à la juguler que je désire m'attacher.
Ne pourrait-on pas raisonnablement émettre l'hypothèse que la dépression généralisée contre laquelle s'agitent bon nombre de mes contemporains trouve, à terme, une cause dans la destruction de notre environnement?

Et puis, cette perspective ressentie d'un anéantissement de l'espèce humaine, pour exagérée qu'elle soit sans doute, comment l'articuler à un usage quotidien de l'existence? Comment être père à l'aune d'une telle réalité dont il est si difficile de démêler les parts du fantasme, du possible et du certain?

*


j'ai voulu vivre même dans la vie morte

M.E.R.E, balise N.

*

Je confesse ma joie.
Ce partage du quotidien avec une femme, il est l'occasion inouïe de pratiquer ce qu'être au monde induit: se risquer à éprouver jusqu'au for intérieur la dépendance à une autre - cet attachement radical à la personne aimée, selon lequel je ne suis qu'un bout de moi-même hors de la relation amoureuse (cela ne signifie pas que je ne peux être pleinement dans la solitude, cela implique que je suis mutilé dès lors que mon ancrage dans cette relation est défait). Ainsi, il suffit que l'être aimée me dédaigne, ne serait-ce qu'un instant, pour que la raison d'être perde sa consistance. En retour, il m'appartient de reconnaître, fort de cette expérience malheureuse, que la moindre désolidarisation de mon fait touchera aussitôt la personne aimée jusqu'à l'essentiel d'elle-même. Le présent magnifique de la relation amoureuse, c'est précisément cette fragilité, cette hypersensibilité à la qualité de la présence de l'autre aimée. Le présent, c'est mon impuissance à me tenir par moi-même.
Persévérer dans le risque permanent de s'effondrer, c'est vivre précisément. Je ne sais si c'est vivre plus fort, plus intensément, je ne sais si c'est vivre mieux ou plus en vérité. Ce qui me semble indiscutable, c'est que vivre ainsi, à découvert, donne une valeur à mon existence parce que je m'entraîne à mourir dans l'effort même de vivre.

*

c'est l'heure du vent qui sombre
     un moindre arobase
  les dentelures au cœur ont un regard pour l'automne

j|e ne parviens pas à l'eau

   des soirs sont du froissé
une joue amoindrie
           le son lointain du temps

     tu t'assois sur le fauteuil
     il faudrait se dire
     on ne sait

Rque: un moindre arobase? Qu'est-ce? Je ne sais. La main l'a écrit. C'est là. J'acquiesce.

***










dimanche 5 novembre 2017

680 - peut(-)être un journal






Il y faut du corps sans doute. A quoi bon? Ne sais. Mais cela reste à faire. La nuit a le dos rentré dans les décombres. 

          tu cries encore depuis
          les coups de pieds
          dans le flanc

     c'est une histoire qui veut bien

j|e ne prends la main de personne. C'est seulement cela: de la tendresse qui s'ignore.

          l'épaisseur d'une voix
          qu'on jette à l'eau
          change le cours des choses

Il y a des fois ton regard qui erre sans toi, un visage beau comme le jour à l'heure où les oiseaux lancent l'alphabet dans le bleu. 
Ton regard clignote au bord du trou, il donne un rythme à mon pouls, et ses trajets aléatoires circonscrivent un territoire possible pour l'amour.


une limite contre laquelle
faire le poids

j|e pèse peut-être

Je ne suis pas de ceux qu'on énumère.

     l'heure aura grandi
     jusqu'aux branches des arbres

on dit, on le dit, on le dit cela, on dit

Sans doute à la fin je relèverai la tête et mes yeux fatigués verront le feu qui me tient lieu de poumon. 

*

#M.E.R.E
J'ai épuré le texte avec Virginie et Jean-Yves. 
Des questions posées.
D'abord concernant les photos des sonderkommandos d'Auschwitz que j'avais insérées dans le livre. Il s'agit de trois photos issues de la série des quatre photos prises par Alex, ce juif grec, au risque de sa vie, photos tentant de montrer quelques vues du processus d'extermination. Référence au livre "Images malgré tout" de Georges Didi-Huberman. Référence surtout à l'existence tragique de ces êtres humains que les nazis obligeaient à travailler dans les usines de fabrication de cadavres des camps d'extermination. Référence (indirecte) au texte de Zalmen Gradowski qui reste encore pour moi un des livres les plus importants qu'il m'ait été donné de lire. Ce texte témoigne d'une éthique de l'écrivain à l'aune de laquelle j'entends essayer d'établir certains de mes propres textes. Cette éthique, proche de ce qu'Imre Kertèsz a pu formuler à ce sujet, peut-être puis-je la formuler de la sorte: témoigner du réel dans lequel les contingences nous ont jetés. Par témoigner, entendons qu'il s'agit de créer une forme esthétique propre à susciter un entendement du réel en question, non pas une explication, non pas une analyse, non pas une évocation, non pas un récit de vie, un peu tout cela à la fois, sachant que cet entendement auquel nous prétendons n'a pas vocation à emporter la totalité de l'expérience initiale, mais plutôt à en livrer une "image", voire une fiction. Simplement, comme nous l'ont enseigné nos ainés, dire tout le réel, c'est impossible. La justesse de cette affirmation se laisse d'autant appréhendée lorsqu'il s'agit de transmettre quelque chose d'un trauma, que ce soit à l'échelle d'une civilisation comme dans le cas d'un génocide, ou d'un destin individuel comme il nous est donné parfois de l'expérimenter à travers une situation d'accident, de deuil ou de maladie. Il me semble que c'est une signification possible de l'affirmation de Kertèsz: "Le camp de concentration est imaginable exclusivement comme texte littéraire, non comme réalité. (Pas même - et peut-être surtout pas - quand on le vit)".
Oui mais voilà,
ces photos, je les ai tout de même enlevées du livre. Elles sont comme un échafaudage sans doute, qu'il faut retirer une fois l'ouvrage terminé.
Il s'agit maintenant d'ouvrir le sens, ôter les références, laisser place au lecteur: lui faire confiance pour cheminer dans ce dédale qu'est M.E.R.E.
Je dépose ces pages ici, pour mémoire.
Peut-être les utiliserais-je pour le site Les balises (conçu comme prolongement web du livre)?





*

Un extrait du travail de mise en son de M.E.R.E avec Philippe Dubernet - version studio non mixée.



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mercredi 11 octobre 2017

679 - peut(-)être un journal








*

Je ne cesse pas de découvrir et m'émerveiller de la portée subversive d'une relation amoureuse. S'attacher à être dépendant de ma femme, c'est une libération radicale. La dépendance choisie à un être humain vivant est peut-être le seul viatique valable pour susciter en soi ce jaillissement de présence auquel me nourrir. La multitude des emmerdements qu'une telle situation de proximité induit est toujours susceptible d'être retournée en situation de joie, de dépassement, de découverte. L'important, sans doute, là-dedans, consiste en cela qu'il nous faut, chacun, être en mesure de supporter la division que nous logeons, l'antagonisme qui oppose des forces toutes légitimes du point de vue de la morale. Il n'est pas question ici de bien ou de mal, mais de rester unifié quand, depuis le for intérieur, des motifs divergents nous déchirent. Autrement dit, être soi dans une relation amoureuse implique que je sois identifié, non pas à une identité stable, nette, dicible, mais plutôt aux conflits incessants que j'abrite. On peut argumenter que ce conflit implique aussi des solitaires. Cela, on ne peut pas le nier. La différence, essentielle, et très subversive il me semble, est que la vie amoureuse nécessite un usage très régulier de la parole. En amour, tel que je le vis du moins dans le partage d'une vie quotidienne au long cours, témoigner de soi à l'autre aimé(e) est le gage premier d'un engagement qui compte. Certes il ne s'agit pas de chercher à tout dire, personne n'est assez misérable pour en arriver là, que ce soit du côté du locuteur ou de celui du récepteur. Parler en amour, c'est plutôt faire vibrer des semblants où peuvent se refléter des pans labiles de vérité: vérité d'un sentiment, vérité d'un désir, vérité d'une loyauté, vérité d'une implication... La subversion se manifeste là parce que, dans cette pratique de la parole, je me transforme moi-même. La parole que j'énonce par amour me fabrique tel que je n'aurais su le prévoir, elle me détourne, me renouvelle et me jette dans l'existence. Cette parole me défait des mots d'ordre, des obligations creuses, elle m'oriente vers le vif des contingences. Pour autant, il ne s'agit pas de parler en l'air. Pour que parler en amour ait cette portée existentielle radicale, une seule loi: faire ce que je dis (parfois dire que je n'ai pas fait), et porter attention à ce que l'autre fasse ce que lui-même dit (ou dise ce que lui-même n'a pas fait). C'est la grande Loi amoureuse: que les actes et la parole s'articulent dans un élan que l'on pourrait qualifier peut-être d'honnête.

*



J'ai trouvé cette liste dans l'herbe. Quelqu'un que je ne connais pas l'a écrite. Je la regarde comme si j'étais un visiteur venu d'une lointaine galaxie, découvrant un planète déserte, sans vie, et trouvant cette liste: unique vestige d'une existence depuis longtemps disparue.
C'est un artifice certes, mais il n'en reste pas moins vrai qu'il me procure le sentiment poignant d'une existence provisoire. Il me renseigne de plus sur une fonction de l'art: rendre à l'émotion la plus sensible le moindre aspect du réel.

*

M.E.R.E prend quasiment tout mon temps.
Terminer dans un premier temps les corrections de la version papier en prenant en compte les remarques de Virginie et Jean-Yves.
J'ai commencé à écrire un synopsis pour animer/mettre en image la balise F. 

*


Quand j'écris ces petits poèmes (ceux que je scanne de temps à autre ici)  dans le métro, sur un banc ou dans le salon, j'entre dans une activité qui me détourne des associations automatiques à l'usage dans l'exercice ordinaire de la langue. Faire le poème, c'est fournir cet effort visant à désarticuler les liens qui font sens et sur les pourtours desquels nous sommes habitués à reconnaître notre expérience du monde. Il s'agit d'errer dans les mots isolés les uns des autres, rendus à leur étrange présence solitaire, sur le fil des sensations que la contingence provoque dans mon corps.
En résumé, écrire ces petits poèmes, c'est miser sur ce qui aurait pu être autrement avec l'outil d'une langue désossée.

*

lundi 9/10/17 12h53 L, parc, banc, assis

 extrait de la langue l'arbre surgit
     c'est un fait qui vient toujours
mon cœur s'en trouve épaissi

j|e porte la main sur un destin
     façon de défaire le manque de lieu

là-bas les reliefs se devinent après

      insecte après insecte
  chaque mouvement laisse un oubli
              champ immense

   tu t'assois à côté
   les herbes à nos pieds font la loi
  
   des ailes en tous sens
   et l'air qui s'amoindrit jusqu'à l'eau

***










jeudi 28 septembre 2017

678 - peut(-)être un journal






M.E.R.E sera publié par publie.net fin mars 2018. Autrement dit, il me reste 6 mois et deux jours pour:
  • faire tatouer, par Freddy Rässvick, le cryptogramme du Rêve de New York sur mon avant bras, comme sur cet essai, pour clôturer le livre jusque dans ma peau.
  • Terminer les corrections du livre papier avec Jean-Yves Fick et Virginie Gautier.
  • Travailler avec Roxane Lecomte à mettre en forme la version papier du livre.
(Quelques exemples: D, E, Ę, F, G, H, I)
  • Structurer le réseau qui relie les 32 textes entre eux dans le livre numérique.
  • Associer les photos d'Anthony Ceccarelli à chaque texte. Images des lieux de la Shoah aujourd'hui où, littéralement, le vide semble travailler depuis le cœur de la mémoire.
  • Associer des textes issus des œuvres provoquées par l'expérience de la déportation.
  • Terminer de fabriquer le site des Balises avec Thomas Boucharel, site conçu comme prolongement du livre, puis, dans un second temps, comme revue multimédia centrée sur le thème du trauma.
  • Rédiger les synopsis des textes présentés en version animée.
  • Enregistrer des lectures performées de certains textes.
  • Multiplier les collaborations avec musiciens et vidéastes.
  • Terminer la version sonore de M.E.R.E avec Philippe Dubernet, chercher un label.
  • Organiser des concerts, nous produire, ici et ailleurs.

Voilà donc que s'esquisse le terme de cette entreprise qui commença il y a presque cinq ans, dans la salle de bain, avec ma fille.




:

vendredi 4 janvier 2013


297 - M.E.R.E - 1


Je donnais le bain à ma fille. C'est-à-dire que j'étais assis sur le marche-pied à côté de la baignoire et que je rêvassais en regardant le tronc oblique du figuier par la porte-fenêtre.






- Ma croûte, elle est rentrée à sa maison, a dit Lucie, considérant ce bouton sur sa cuisse qui avait donc cicatrisé. Cette phrase m'a gentiment bouleversé. Je lui ai trouvé, immédiatement, une portée eschatologique. J'y ai vu la possibilité d'une nouvelle croyance: une fois leur office accompli, les croûtes iraient en un lieu, leur maison, où elles attendraient la fin des temps. L'apocalypse venue, nous les retrouverions et, ainsi, c'est la mémoire précise de tous nos bobos, de toutes nos blessures, que nous pourrions recouvrer. Ce serait autant d'hommes que de livres - chaque croûte en serait un paragraphe ou un chapitre -, où se donnerait à lire la vie de nos épidermes: de leurs entailles, plaies, coupures... et des personnes, gestes, paroles, lieux, temps qui leur sont associés. On se souviendrait du soin délicat d'une mère, de la maladresse attentionnée d'un grand frère, du mutisme aimant d'un père, de la lumière blafarde d'une salle de bains, des feuilles automnales des arbres qui ombraient la cour de récréation ou encore du vieux pull beige que portait la personne aimée ce jour-là.
Cette sorte de paradis serait dédiée au souvenir de l'humanité. Mais, à bien y réfléchir, que pourrait être le paradis, sinon cette liturgie de notre histoire par laquelle nous fêterions nos implications, nos douleurs et nos joies? A ce propos, je me demande si ce n'est pas là, justement, l'enjeu de toute écriture de création. Un livre, qu'il soit numérique ou bien de papier, est-il autre chose qu'une célébration de nos présences au monde dans le blanc sans âge d'une page? Un livre n'est-il pas une fin des temps? 
Le départ de la croûte signifie la guérison de la plaie. C'est en soi un petit deuil. Il y faut se séparer de la blessure avec laquelle nous avons pu entretenir des rapports courtois, ou bien houleux, quoi qu'il en soit des liens souvent assez forts pour qu'on les ressente comme manque une fois qu'on doit vivre sans. C'est peut-être pour cela que ma fille a pris la peine de parler et d'émettre cette affirmation qui m'inspire; ce serait une façon de sanctionner une perte. 
Dans un sens plus allégorique, il y a des croûtes qui ne rentrent jamais à leur maison parce que la plaie dont elles sont issues ne se ferme pas. C'est le cas d'un trauma par exemple. Vivre après un trauma ne consiste pas à supprimer la souffrance et la désorientation qu'il produit en soi ; vivre après un trauma, c'est apprendre à construire sa maison en lui, dans la zone dévastée, au coeur du ground zero psychique, dans la douleur, le manque de sens et, excusez mon hardiesse, une extrême poésie difficilement transmissible par nos moyens d'expression usuels. 
Depuis que j'ai commencé à écrire, je suis tenté de travailler au sujet de la mort de ma mère. Je ressens avec une certaine évidence que cette mort est au coeur de l'élan vers l'écriture qui me meut. Je ne saurais pas l'expliquer dans la profondeur et la clarté. Je sais par intuition.
J'ai beaucoup écrit autour de la mort ainsi qu'autour de l'image de ma mère, mais jamais je ne me suis attaqué, de front, à ce traumatisme qui a pulvérisé mon adolescence. J'imagine que je ne me sentais pas encore assez armé pour dompter la croyance selon laquelle écrire me sauverait, à jamais - j'insiste sur ce terme : à jamais -, de ma douleur et de mon désarroi. 





M.E.R.E, jeudi 3 janvier 2013

*


183 jours avant publication 
d'une forme possible pour représenter le territoire du vide.
*











jeudi 21 septembre 2017

677 - peut(-)être un journal

                                     




                                                   samedi 9/9/17   10h48 Coulée verte - debout

                                                      c'est une pluie qui se dépense

                                                           un visage fortuit
                                                           jeté à l'abandon
                                                      telle une étreinte
                                                              une approximation

                                                       j|e suis un peu de cela
                                                           de l'air qui prend l'eau
                                                       et pèse à demeure

                                                                tu as circonscris
                                                        l'avenir à la moindre
                                                                  évocation

                                                      la langue a le corps dans le sang

                                                                 - c'est bien de parler tu
                                                         dis et puis tu m'embrasses

*

Ce matin, comme je ne le fais pas à l'ordinaire, j'ai pris la voiture pour aller gagner ma vie (si je puis dire). J'ai écouté Didon et Enée de Purcell en regardant la ville faire grise mine depuis les nombreux ralentissements subis sur le périphérique. Cette situation, combien serait-elle inconcevable pour Purcell. Comment aurait-il pu se représenter ce flot de voitures, ces architectures périurbaines d'une esthétique si éloignée des canons de son époque? Et pourtant, ce sont bien sa main, son esprit, sa sensibilité la plus singulière, son savoir faire, dont je me délecte à l'usage du temps de ce trajet. Purcell est comme assis sur le siège passager, étonnant, heureux peut-être, et son souffle le plus subtil a traversé les siècles pour déposer un peu de buée fugace à la surface de mon existence, je veux dire, cette musique que rien, encore, ne peut garantir. En aucune façon. Elle reste un risque.

*

Si je cherche à déterminer quel sentiment est propre à fonder une école existentielle, peut-être littéraire, du moins personnelle, je conçois la tristesse que provoque l'extinction de la faune et de la flore. Je trouve là une émotion qui tient, que rien n'entame: une sûreté. En cette tristesse donc je dépose ma confiance, d'autant que je ne connais personne, de près ou de loin, dont l'envergure d'âme soit suffisante pour l'embrasser pleinement. C'est comme si nous vivions sans nous substanter à la source de nos propres émotions.

Mais peut-être, à vrai dire, devrais-je nommer cela angoisse?


rares de nos jours sont ceux qui peuvent troquer la peur contre l'angoisse
seuls les riches de rien
les puissants de néant

*

                                                     lundi 11/9/17   16h52 Canal de Brienne - debout

                                                          la fatigue a vu juste :

                                                                      une hémorragie rode
                                                                      à l'est de mes veines
                                                      elle approche au galop à
                                                       flanc de montagne

                                                                     c'est une heure après l'autre
                                                                     tes mots, les miens,
                                                                     pour une relation

                                                       j|e perds la raison du plus
                                                            je ne sais quoi

                                                                  labyrinthe informulable
                                                       émoi diffus, premier, buccal

                                                                    laisse, viens
                                                                            oui

***









mercredi 6 septembre 2017

676 - peut(-)être un journal







*

Si je me retourne et, dans un effort de pensée, m'essaie à discerner les causes qui ont eu pour effet la cessation de l'écriture de mon journal, je reviens toujours sur le même constat: j'ai arrêté de raconter ma vie au lendemain des attentats du 13 novembre 2015 à Paris. Autrement dit, ces faits-là ont eu la puissance de sidération que sans doute visaient leurs auteurs - et je ne crois pas que les commentaires nombreux prononcés dans l'immédiateté soient d'une autre nature que mon impossibilité à mettre en forme une expression authentique de ma subjectivité.
Cette sidération m'a tenu durant de longs mois. J'en émerge ces jours-ci, quasiment deux ans après. Si un sentiment d'indécence persiste aujourd'hui à l'idée de livrer la substance des différents états et pensées qui me traversent encore, alors que tant de vies ne pourront tout simplement pas continuer d'être vécues puisque leurs sujets ont été assassinés, il me semble que garder le silence pourrait à son tour être aussi indécent, comme si la mort pouvait avoir le dernier mot; or elle ne le doit pas, le dernier mot doit être de la voix du vif.
Je crains que nous ayons subi, plus ou moins fortement selon nos sensibilités, un traumatisme qui nécessitera ce long travail visant à clôturer (au sens de poser une clôture, border, voire simplement linéamenter) un espace béant dont la vocation est de ne plus se refermer, et puis, un jour, tomber plus ou moins dans l'oubli des générations. C'est dire que rien n'en finira avec l'impossibilité de venir à bout du traumatisme par un usage de la raison explicative.
Sans doute, la littérature est un outil efficient pour circonscrire le territoire du traumatisme. Les textes des Kertèsz, Antelme, en sont la preuve. Peut-être ces livres nouveaux dont nous avons besoin ont-ils déjà été publiés ou sont-ils en cours d'écriture?
Je porte mon regard vers ce qui me tient lieu d'intériorité, je découvre la peur et le désarroi, à regret, à rebours de mes intentions premières. Il y a cela qui me mine, qui est de l'ordre d'une époque, auquel je ne parviens pas à échapper. Il est impossible de se soustraire tout à fait aux vilaines empreintes que l'ambiance générale laisse sur nos psychismes.
Pour autant, si je regarde un peu plus attentivement dans le for intérieur, je perçois la joie et la colère qui demeurent les biais les plus sûrs pour un exercice vivant de l'existence.
(à suivre...) 

*

Il y a une joie.
Son fondement se trouve au cœur
d'une implication personnelle dans la précarité
qui frappe sentiments, entreprises et relations
:
désorganisation effective du réel - toujours
:
cette machine désirante comme dirait l'autre
, de sorte que cette précarité est une force
-
bien entendu

*


*

                                                 [vendredi 21/01/16] 16h23
                                                 métro - assis

                                                  une fatigue clôture l'abondance
                                                  des sens
                                                  de ceux qui descendent la
                                                  vallée et dévalent aux
                                                  couleurs des voix

                                                               je ne meurs pas encore

                                                  il y a le cœur en pente aussi
                                                  les brefs semis qui piétinent les
                                                                                            siècles

                                                  je ne veux pas mourir à dire vrai
                                                    tu as ta main qui regarde
                                                    le timbre de ma voix
                                                  ta main sans profondeur
                                                  longue comme un étang
                                                  à la limite du souffle

                                                  un peu plus de temps pour
                                                  épaissir le suspens

***












vendredi 1 septembre 2017

675 - peut(-)être un journal








*

Je ne me lasse pas de considérer l'eau du canal. Elle reste une surprise, elle est cet événement dont la portée n'a pas encore trouvé de butée. Je ne comprends pas l'eau.

*

il y a le temps qui fait les arbres

                  ton assurance verticale
                  et ce ventre dont on se plaint

linéarité du doute
        discrète et jusqu'à
                  l'anéantissement

nous marchons de concert
le long des amours
que nous sommes

                les éboulis nous pensent
                nos corps acquiescent

une histoire a lieu dans les gestes du jour

       qui peut consentir encore
       à s'abriter dans ce qui divise?

*

C'est curieux tout de même qu'on entende éteint dans étincelle.

*

"S'amarrer à un point de hasard pour ensuite s'exposer et s'ouvrir à tout ce qui est dans le monde environnant, sans distinction de forme et de nature."
 E. Coccia, La vie des plantes, une métaphysique du mélange,
Bibliothèque Rivages, p125

*

jeudi 15/10/15, 12h48
métro, debout


c'est depuis / une saccade

le rythme blanch.  

                                                   et quand tu es l/à avec ce
                                                   qui va jusqu'à la fuite
                                                   qui nous fait

                                                            j|e tiens
                                                               une main de la
                                                                      veille
                                                       : une équation plate
                                                         qui recense
                                                         des contours

                                                    avec à l'intérieur du manque
                                                    à l'appel

                                                     oui c'est debout dans la
                                                     succession _ sous les
                                                     ardoises _ le retrait d'un
                                                     après-midi _ c'est là que
                                                     suit au bout des doigts


***